Entretien réalisé par Yannick Blay
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Cela fait désormais plus de vingt ans que Nick Cave nous régale de ses incantations diaboliques et envoûtantes, de son blues décadent où go(th)spel rime avec Bargeld, vingt ans que fatalité et morbidité sont crachées à la face de son public qui ne peut échapper au châtiment divin, dans tous les sens du terme, orchestré par les Bad Seeds. Genèse, synthèse et "bouveau" testament d'une expiation, voire d'une rédemption, ou la rencontre de l'Australie protestante et campagnarde avec l'Europe froide, industrielle et nombriliste, de Londres à Berlin. Nicholas Edward Cave naît en Australie en 1957 d'un père prof de maths et d'anglais et d'une mère bibliothécaire. Bon élève mais des plus indisciplinés, il monte rapidement un groupe avec son copain de classe, Mick Harvey. En 1979, les deux comparses, aidés de Phil Calvert à la batterie et de Tracy Pew à la basse sortent leur premier album, Door, Door sous le nom de The Boys Next Door. Si le disque ne rend pas vraiment hommage au talent du groupe déjà bien affirmé sur scène, la face B a tout de même l'avantage d'être produite par Tony Cohen (qui ne les quittera plus) et annonce les prémices de Birthday Party. C'est sous ce nom que les cinq Australiens (Rowland S. Howard les a rejoints pendant l'enregistrement de Door, Door) décident d'émigrer à Londres en février 1980. Sans le sou, ils se dégottent malgré tout quelques concerts, dont une première partie pour DAF qui les fera remarquer par Daniel Miller (le bosse de Mute) et Ivo Watts-Russell. Ce dernier les signe sur son nouveau label 4AD, voyant en eux les futurs champions de la scène post-punk britannique. Mais bien que soutenu par le DJ John Peel et par des sets d'une extrême sauvagerie (dont témoigne la vidéo Pleasure Heads must burn), l'arrogance éthylique australienne ne sied guère au public batcave néo-romantique anglais. C'est pourtant à cette époque qu'ils feront les rencontres les plus marquantes, croisant entre autres Jim Thirwell (alias Clnt Ruin, alias Foetus), fan de toujours, Lydia Lunch et bien sûr Blixa Bargeld (Einstürzende Neubauten), présenté à Nick par Gudrun Gut (de Malaria) à Amsterdam. La carrière du quintette est plutôt chaotique : problèmes de drogues et sentimentaux, pauvreté persistante, faible reconnaissance publique et critique s'ajoutent à des problèmes artistiques et surtout d'ego au sein même du groupe. Phil Calvert est viré en 1982 (il jouera plus tard avec les Psychedelic Furs) et les quatre autres se retrouvent à Berlin, renforçant de ce fait des liens les unissant au groupe Die Haut, chez qui ils squattent allègrement. Nick établit alors une véritable amitié avec Blixa Bargeld. Mutiny sera le dernier EP de Birthday Party, moins violent et imprévisible que Prayers on Fire et Junkyard, le côté bluesy-évangéliste prenant le pas sur la facette punk-rock déjanté. Rowland S. Howard, fâché définitivement avec le "Caveman", forme Crime & the City Solution avec Mick Harvey et un certain Simon Bonney. Tracy Pew retourne à Melbourne tandis que Nick Cave monte les Bad Seeds en s'adjoignant en sus du toujours dévoué Mick Harvey, les services de Hugo Race, Barry Adamson (ex-bassiste de Magazine, mais aussi de Birthday Party en remplacement de Tracy Pew, alors emprisonné à Victoria) et Blixa Bargeld déjà présent à la guitare sur Mutiny. Nick le psychotique voit là l'opportunité de s'exprimer pleinement, non plus en tant que groupe, mais en tant qu'individu accompagné de ses musiciens. Le premier album de Nick Cave & The Bad Seeds, From her to Eternity, sort en 1984, cette fois sur le label de Daniel Miller auquel ils restent encore aujourd'hui fidèles. Un hommage à Leonard Cohen ouvre cet album à la violence souvent contenue, dont la mélancolie morbide illustre les obsessions littéraires et bibliques de l'auteur schizophrène. The first born is dead (exit Hugo Race) enfonce le clou du crucifix ; le blues rampant aux allures de bande-son d'un roman de Faulkner dame de plus en plus le pion à l'hystérie d'antan. Cave reste malgré tout aussi furieux sur scène qu'accro à la dope, le morceau "Tupelo" (évocation de la naissance du King Elvis Presley, référence déjà présente dans le titre de l'album) restant encore à l'heure actuelle l'un des moments les plus fort en live. C'est à ce moment-là que Nick le littéraire, à la demande de l'éditeur Simon Pettifar, commence son roman, And the ass saw the Angel (Et l'âne vit l'ange), nourri par les paroles de ses chansons. Vient ensuite Kicking against the Pricks, album de reprises allant de Muddy Waters à John Lee Hooker, en passant par le Velvet Underground. Une façon de montrer aux critiques que ses influences, bien ancrées dans la mythologie musicale américaine, sont bien éloignées de ses pairs d'alors. Nous sommes toujours en 1986, lorsque paraît Your Funeral, My trial, peu de temps avant la mort de Tracy Pew, à la suite d'une crise d'épilepsie. Barry Adamson quitte les Bad Seeds épuisé et décide d'entamer une carrière solo. Roland Wolf et le guitariste Kid Congo Powers (ex-Cramps et Gun Club) rejoignent peu après le groupe, déjà augmenté du batteur de Die Haut, Thomas Wydler. Tendu à l'extrême, les blues des mauvaises graines est plus européen que jamais. Grâce aux Ailes du Désir de Wim Wenders, la musique autant que l'image des Australiens incarnent à merveille le fameux no man's land berlinois, décor de ce chef-d'oeuvre du cinéma allemand. "The Carny" quant à lui est la quintessence sonore du cinéma gothique des années 30. Dès lors, Cave le possédé tourne beaucoup pour le cinéma, Ghosts of the Civil Dead de John Hillcoat (rôle halluciné autant qu'hallucinant, scénario et musique qui ne le sont pas moins), Les Ailes du Désir, Dandy de Peter Sempel et plus tard Johnny Suede de Tom Di Cillo. 1988, c'est Tender Prey avec "The City of Refuge" et "The Mercy Seat", évangile aussi électrique qu'hypnotique, meilleure chanson de tous les temps avec "Decades" de Joy Division. Enregistré entre Melbourne, Londres et Berlin, l'album révèle une certaine maestria dans les arrangements, en la personne de Mick Harvey. Nick le tourmenté entame une cure de désintoxication. Après de nombreuses séparations entrecoupées de retrouvailles avec sa compagne de toujours, Anita Lane, Nick le tombeur s'installe au Brésil avec sa nouvelle femme, Vivianne Cameiro. Roland Wolf quitte le groupe pour mésentente avec "dictator" Cave. Plus calme et aérien que jamais, avec des mélodies et des arrangements encore plus travaillés, The Good Son est donc enregistré en Amérique latine et entame une nouvelle décennie pleine de promesses mais aussi d'une sérénité inquiétante pour son art psychotique. L'album, parsemé de notes de piano et de violons charmeurs, en déroute plus d'un et comporte une voix de plus en plus "soul", pourtant fatiguée de souffrir la passion d'un christ comparable à celle de son héros Euchrid Eucrow, narrateur du roman enfin paru, And the Ass saw the Angel. En fait, l'Australien exilé chante de mieux en mieux et la musique se densifie dans la diversité. Mick Harvey recrute deux compatriotes, Martin P. Casey, ex-Triffids, et Conway Savage pour étoffer le groupe, et Henry's Dream (1992) regorge une fois de plus de perles noires et lyriques dont les Bad Seeds ont depuis longtemps déposé le brevet. Mais l'album, à la production trop léchée, est plus ou moins renié par Harvey et Cave, ce qui ne se voit guère sur scène où la présence diluvienne du "maquereau-killer" aux souliers vernis dépasse l'entendement. Le Zénith (il faut dire que "Deanna" avait cartonné dans les charts) avec Concrete Blonde en première partie restera pour nombre de parisiens un moment inoubliable et Live Seeds (1993), un témoignage bienvenu de cette fabuleuse tournée. Dans le même temps, le chanteur apparaît sur scène avec Die Haut et d'autres invités prestigieux tels que Blixa Bargeld, Alexander Hacke, Kid Congo Powers ou Anita Lane pour une série de concerts qui passera aussi par la France. Le bien et le mal, l'amour et ses tourments, Cave le torturé passe une nouvelle fois à confesse sur Let Love in et se sépare de la mère de son enfant. "Red right Hand", qui sera le thème musical de la série Scream de Wes Craven, annonce déjà les Murder Ballads, véritable succès critique et commercial. Après les deux femelles de Miranda Sex Garden sur Let Love in, il se permet d'inviter sa maîtresse siamoise P.J. Harvey, son ex, Anita Lane, le Pogues Shane McGowan (déjà croisé sur une reprise honnête de "What a wonderful World" de Louis Armstrong) et Kylie Minogue, avec à la clé un succès international pour "Where the wild Roses grow" ! L'album, plutôt redondant, n'apportera donc pas grand-chose, mais se laisse toujours écouter. Enfin, en 1997, arrive la grosse déception d'un The Boatman's Call trop tranquille, trop poli, d'une sobriété mormone, finalement bien vide à quelques rares exceptions près. Du coup, les concerts s'en ressentent et les performances convulsives et haineuses du plus beau décharné de la terre se transforment en ronflantes crooneries de bas étage. Le rappel montre qu'il a tout de même encore de beaux restes et nous fera espérer un retour en grandes pompes, de marque. Un Best of et quelques lectures discographiques plus tard (and the Ass saw the Angel - Readings & Music - Nick Cave, Mick Harvey and Ed Clayton-Jones et The Secret Life of the Love Song contenant des enregistrements de ses performances en solo datant de 1999), on retrouve en 2001 une véritable actualité Nick Cave , avec tout d'abord les éditions du Serpent à Plumes, qui rééditent le roman Et L'Âne vit l'Ange, dont le narrateur héros est largement inspiré de ceux de Jim Thompson alors que la narration proprement dite, souvent elliptique et baignant dans une atmosphère bigote, mortifère, campagnarde et dégénérée évoque de toute évidence William Faulkner. Mais le roman est surtout profondément personnel car, en dehors des nombreuses références bibliques chéries par son auteur, le fan invétéré retrouve les paroles jalonnant l'oeuvre de Birthday Party et surtout de Nick Cave & The Bad Seeds. L'Australien parle d'ailleurs de sa passion pour la Bible dans sa préface de L'Evangile selon Saint Marc, éditée et traduite par le Serpent à Plumes. Cette préface, écrite en 1998, affirme la fascination qu'éprouve Cave pour Dieu et ses châtiments vindicatifs mais aussi pour Jésus qui, selon Saint Nick, a cherché à sauver le monde avec qui il était paradoxalement toujours en conflit. Peut-être y voit-il un parallèle avec sa propre vie ? Mais ce qui nous intéresse le plus, c'est bien évidemment le tout nouvel album et dont Sir Nicholas E. cave va nous parler sans plus tarder. Pourquoi a-t-il fallu attendre si longtemps avant de pouvoir entendre la suite de The Boatman's Call ? Nick Cave : Je crois qu'après cet album j'ai atteint une phase de crise créatrice. Je n'étais pas franchement bloqué, mais je n'avais pas vraiment d'idées sur ce que j'allais faire par la suite. Et puis tout cela me dégoûtait. Après la sortie d'un disque, j'ai toujours ce sentiment de dégoût par rapport à ma dernière production. Pour The Boatman's Call, ce sentiment a simplement duré plus longtemps. Je ne pouvais plus écrire quoi que ce soit, ne pouvant rester plus de dix minutes devant mon piano. Cela jusqu'à il y a un an et demi où la fièvre créatrice m'a repris. Comment t'y prends-tu aujourd'hui pour écrire des chansons ? Toutes les chansons de No more shall we part ont été écrites à Londres dans une seule et même pièce. Il fallait que je me trouve un "bureau" et que je m'astreigne à y travailler tous les jours. Avec de véritables horaires de bureau, j'ai pu composer plus d'une quinzaine de chansons prêtes à être enregistrées et arrangées en studio. Auparavant, un bloc-notes un m'importe quoi d'autre me suffisait pour écrire. Puis, on arrivait en studio avec une poignée de chansons et on improvisait tout le reste. Mais cela ne marche plus aujourd'hui. Quel a été le rôle des Bad Seeds sur cet album ? Quel était le line-up ? Les Bad Seeds au grand complet : Mick, Blixa, Thomas Wydler, Martyn Casey, Warren Ellis, Conway Savage et Jim Sclavunos. Ils sont intervenus en studio en septembre-ovtobre 2000. Pour toutes les chansons, cela se passe de la même manière : je leur joue une de mes chansons au piano, ils écoutent et se joignent à moi jusqu'à ce que la cohésion soit parfaite. Ces morceaux ont délibérément été enregistrés très rapidement pour leur donner une certaine fragilité. Un duo canadien s'est joint à vous... En effet, Kate et Anna McGarrigle ont fait les choeurs sur bon nombre de titres de l'album. J'ai aussi demandé les services d'une section de cordes. On connaissait déjà "Love Letter". En effet, j'ai écrit cette chanson il y a quelques années et l'ai jouée de nombreuses fois en live avec Warren Ellis et Jim White des Dirty Three et Susan Stenger à la basse lors de shows en solo (ndlr : il remet ça fin mars aux Etas-Unis avant de commencer une tournée mondiale avec les Bad Seeds). Du coup, je ne savais pas trop si j'allais pouvoir l'inclure au disque. Mais Mick Harvey et Warren Ellis (ndlr : violoniste recruté à l'époque deMurder Ballads) l'ont magnifiquement ravivée avec leurs instruments à cordes. Peux-tu nous parler de "Fifteen Feet of pure White Snow" ? Je l'ai écrite un jour de mauvais temps dans mon "bureau". En fait, ce jour-là, je n'avais pas grand-chose à dire. Je suppose que c'est une chanson sur le fait de n'avoir rien à dire sur rien ou quelque chose comme ça. Tu vis de nouveau à Londres aujourd'hui. A quel point cette ville influe-t-elle ta création ? Je pense qu'elle a eu un énorme impact, en fait. Je n'ai jamais vraiment aimé cette ville et je n'aime donc pas trop y vivre. Cela dit, j'aime y travailler car il n'y a rien d'autre à y faire. C'est une ville qui me force à me réfugier dans mon bureau pour travailler. En Australie, par exemple, c'est tout le contraire. Melbourne est un endroit magnifique, ouvert aux grands espaces et au laisser-aller. Je peux jouir de la vie et du fait d'être en vie, mais cela ne me rend pas très créatif. Quel endroit avais-tu en tête en écrivant "God is in the House" ? Je crois que cette chanson m'a été inspirée par un voyage en voiture avec Susie à travers les Etats-Unis, notamment l'Arizona et le Colorado. On est passé par des petites villes à la beauté étrange où il régnait une sorte de suffisance spirituelle assez dérangeante. Tu t'es parié récemment. No more shall we part est dédié à ta femme? Ce disque parle beaucoup de ma femme, en fait. Je ne sais pas s'il lui est dédié mais la pauvre est très présente sur le disque. Elle l'a apprécié ? Tout à fait. On en parle souvent. Son opinion compte beaucoup pour moi. Je pense qu'elle est heureuse qu'il y ait des chansons qui parlent d'elle sur le disque. Elle se sent plus en accord avec le disque que l'ont été certaines de mes anciennes relations amoureuses. Qu'écoutes-tu en ce moment ? Beethoven ! Il est fantastique. Les derniers quartets sont particulièrement brillants. Es-tu en train d'écrire un nouveau roman ? Oui. Je l'ai commencé avant l'enregistrement de l'album. Mais je ne peux pas en parler pour le moment. Tout ce que je peux dire, c'est que ce ne sera pas de la fiction. Tu sembles relativement serein. C'est une bonne période. Tout va bien. J'ai de beaux enfants (des jumeaux avec sa nouvelle femme Susi, ex-mannequin et un enfant de Viviane Cameiro) et suis très amoureux de ma femme. De plus je travaille pas mal et j'ai même quelques amis. John Hillcoat (réalisateur de Ghosts of the civil Dead et To have & To hold) aurait filmé l'enregistrement de No more shall we part ? Oui, c'est exact, cela sortira peut-être en DVD. Considères-tu les vidéos comme une simple routine ou comme un plus à ta musique ? J'ai un sentiment plutôt ambivalent concernant les clips. Si tu travailles avec quelqu'un en qui tu as confiance, cela peut-être intéressant, voire excitant. Le problème, c'est que cela marque le moment où tu te sens dépossédé de la chanson. C'est comparable au processus d'enregistrement. Quand je travaille tout seul chez moi, elles m'appartiennent totalement. A partir du moment où on les enregistre, j'en suis dépossédé. Le clip me donne l'impression que la chanson est littéralement violée autant de fois qu'elle est diffusée. Et puis tu ne fais que mimer le chant, tout est faussé. Cela étant, il y a des vidéos que j'ai faites que j'ai plaisir à regarder. L'ambivalence, donc. Qu'est-ce qui te procure le plus de plaisir dans ta carrière de musicien ? Assurément la composition des chansons. L'assemblage mathématique de petites idées qui à la base n'ont aucun sens et qui prennent forme petit à petit presque naturellement. L'excitation que cela me procure est tout l'intérêt de mon travail. Quel regard portes-tu sur The Birthday Party aujourd'hui ? C'était un très grand groupe. Je n'y avais pas jeté une oreille jusqu'à il y a peu. En fait, les Peel Sessions vont être rééditées en CD et, pour ce faire, Mick Harvey me les a fait écouter. Je n'en revenais pas à quel point c'était bon ! Quel est la journée type d'un Nick Cave ? Je travaille toute la semaine dans mon "bureau-studio". Je me lève, je harcèle Susie pendant une heure ou deux puis je vais travailler jusqu'à cinq ou six heures. Puis j'essaye d'oublier mon travail pour de nouveau tourmenter ma femme avant d'aller au lit. (D-Side, mars/avril 2001 - N° 3) ... merci à Olivier P.
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