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Entretien réalisé
par Lydie Barbarian

Prié de faire le bilan d'une première partie de carrière, un Nick Cave amoché explique comment une mauvaise graine partie d'Australie finit par être célébrée en grande pompe par un Best of. Survol d'un parcours riche en rebondissements, des fonds de crevasses aux sommets vaincus.

Quel rôle a joué ta jeunesse en Australie sur la personne que tu es aujourd'hui ?

Je n'ai rien à quoi la comparer, mais je crois qu'elle a joué un rôle important. J'ai passé les douze premières années de ma vie dans une ville de province. Un grand nombre de mes chansons se nourrissent de cette expérience, de cette compréhension enfantine de la campagne, de la rivière, des grands espaces. Je retourne en Australie une ou deux fois par an, pour y tourner, y travailler et voir ma famille. 

Quel regard portes-tu sur tes années Birthday Party ?

Elles ont été agitées. Birthday Party était un groupe inhabituel, dans le sens où personne ne savait ce qui se passait. On s'est tous retrouvés parachutés à Londres... Ce que je ressens à propos de Birthday Party est complètement différent du sentiment que m'inspirent les Bad Seeds. Ce n'était pas mon groupe, plutôt un groupe dont je faisais partie : Birthday Party ne représentait pas nécessairement ma vision des choses. Je peux donc porter sur lui un regard objectif. C'était un excellent groupe et j'ai pris énormément de plaisir à y participer.

Pourquoi s'est-il séparé ?

Je crois que c'est à cause de Rowland Howard (guitariste) et moi. je ne voulais plus chanter ses chansons, ça m'était de plus en plus difficile. Nos intérêts ont commencé à diverger, nous ne communiquions plus correctement et j'avais d'autres idées en tête. Mick Harvey, en voyant ce qui se passait, a été obligé de désintégrer le groupe.

Tu as ensuite pas mal voyagé en t'installant à Los Angeles, Berlin, São Paulo, tout en revenant toujours à Londres. Comment ces différents lieux ont-ils influencé l'artiste et l'homme ?

Je ne me suis pas rendu dans ces endroits pour des raisons artistiques, c'était beaucoup plus essentiel que ça : j'essayais juste de trouver un coin pour vivre. Quand je suis arrivé à Londres, je n'avais pas un sou. Pendant trois ans, j'y ai vécu dans une pauvreté absolue. Nous n'avions pas beaucoup de travail, j'avais l'impression qu'on ne nous prenait pas au sérieux. Nous étions considérés comme un groupe australien et personne n'arrivait à comprendre comment un groupe australien pouvait faire quelque chose de valable. Quand on a enfin pu jouer en Europe, Berlin a été notre première destination. Cette ville a eu un réel impact sur ma vie. Les Berlinois ont instantanément adopté les Bad Seeds, pardon, je voulais dire Birthday Party, nous avons rapidement été acceptés au sein la scène artistique. J'y ai passé trois années merveilleuses, entouré de gens différents mais rassemblés par une vision spécifique. J'ai pourtant fini par me lasser de Berlin et suis rentré à Londres. Ayant toujours eu de me rendre au Brésil, j'y suis allé comme on entreprend un pèlerinage, pour voir à quoi ça ressemblait. Dès que j'y suis arrivé, j'ai décidé de m'y installer pour un moment. Le reste du groupe est reparti, je suis resté trois ans.

A l'époque de The good son, tu écrivais beaucoup en voyageant, tu avais la bougeotte. T'es-tu un peu calmé ?

Maintenant, je me sens beaucoup plus chez moi à Londres. Mais je ne considère jamais aucun endroit comme une base permanente. Je ne me vois pas devenir vieux à Londres, mais je n'ai pas non plus envie de continuer à voyager sans m'arrêter. A Londres, je me sens à l'aise, je peux faire ce que je veux. Vivre à São Paulo m'était devenu de plus en plus difficile car, afin d'y survivre, il était nécessaire d'adopter le mode de vie des Brésiliens, de devenir comme eux. C'est-à-dire être continuellement heureux, boire et aimer le football. Trouver que la vie est amusante, sans laisser aucune place pour la mélancolie. A Londres, je peux être la personne que je désire. Je ferme ma porte et je travaille. J'aime ça.

La mère de ton fils et ton fils vivent à Londres. Qu'est-ce que Luke t'apprend ?

A être patient, à vivre dans le présent. Quand tu as un enfant, impossible de faire autrement, car il ne comprend pas les concepts de futur et de passé. Afin d'être vraiment avec lui, je dois entrer dans sa perception. Il y a beaucoup à apprendre à partir de ça. J'ai beaucoup changé grâce à lui mais je crois que j'aurais, de toute façon, changé. J'ai tout simplement grandi. Je veux qu'il soit capable de regarder à l'intérieur de lui-même afin de savoir exactement ce qu'il veut faire de sa vie et y consacrer toute son énergie. Mon fils pourra faire ce qu'il désire.

Toi-même enfant, as-tu été encouragé et soutenu par tes parents à suivre ton propre chemin ?

Mon père et ma mère étaient tous les deux intéressés par les arts. Mon père était professeur de littérature anglaise. Alors oui, j'ai été encouragé à poursuivre une carrière artistique. Je ne crois pas qu'ils aient été particulièrement contents que j'abandonne mes études dans une école art, je ne crois pas non plus qu'ils aient pensé que le groupe avait un avenir. Mais, au bout du compte, je crois leur avoir prouvé le contraire.

Longtemps, Your funeral, my trial a été ton album préféré des Bads Seeds. L'est-il toujours ?

Je l'aime beaucoup, oui. J'aime sa nature soumise, sa calme mélancolie condensée. Il possède un son particulier, que j'apprécie particulièrement. Henry' dream est par contre celui que j'aime le moins. Il y a de bonnes chansons, mais je n'aime pas la manière dont elles ont été traitées. Le son qu'elles avaient dans ma tête est complètement différent de celui qu'elles ont sur le disque. Une chanson comme Papa won't Leave you, Henry - que je considère comme une composition merveilleusement décousue, avec ses images et ses mots qui cognent - aurait pu être extraordinaire. Mais elle est devenue une sorte de chanson rock. Ce n'est pas du tout ce que je voulais. J'avais une vision d'instruments acoustiques joués à la dure, inspirée par ce que j'avais pu entendre au Brésil quand des musiciens de rue maltraitaient violemment leurs guitares. C'était ce dont j'avais envie quelque chose de très agressif et d'acoustique. Ça a malheureusement abouti à un disque rock électrique à cause du producteur. Nous n'avions pas eu recours à un producteur depuis notre tout premier disque car ils ont une fâcheuse tendance à tout foutre en l'air, à changer le son. On nous avait déjà fait le coup en nous enrobant dans un son plus propre et pop, nous avions été échaudés. Pour Henry's dream, la maison de disques a suggéré d'utiliser à nouveau un producteur et on a dit oui. Il s'agissait de David Briggs, qui est mort depuis. C'était un Américain ayant un son bien particulier en tête, et il a fallu qu'on lutte avec lui pendant tout l'enregistrement. Nous avons gagné certaines batailles, en avons perdu d'autres et le disque a bien évidemment souffert de ce malaise. C'est un disque bâti sur le compromis, ne représentant qu'en partie la vision que nous en avions.

Il a été, bizarrement, un grand succès critique.

Bah, les critiques! Qui donc y attache de l'importance ? Moi, en fait. Si tout le monde disait que j'ai fait un mauvais disque, ça m'ennuierait profondément. Mais ça n'arrive pas souvent. Mes disques sont généralement appréciés.

The Boatman's Call est ton disque le plus intime. Est-ce celui dont tu te sens le plus proche ?

C'est le plus récent et il parle de choses très personnelles, d'aspects de ma vie qui sont très réels. Alors oui, je m'en sens très proche. Mais je ne dis pas que mes autres disques n'évoquent pas des sentiments véritables. Je pense juste que ce sont les circonstances qui ont rendu The Boatman's Call possible. Il se passait beaucoup de choses dans ma vie qui ont été de grandes sources d'inspiration. Il y avait certaines vérités chez moi que j'essayais de découvrir en écrivant. Le tout est sorti plutôt facilement. je ne sais pas si ça m'a aidé, mais de bonnes chansons sont nées de cette histoire, de ces histoires, et j'en suis content. Pour moi, l'héritage d'une histoire d'amour est constitué de quelques bonnes chansons. Mais c'est ma vie qui dirige mon art, pas le contraire.

Existe-t-il une chanson, sur The Boatman's call dont tu te sens plus proche que d'autres ?

Probablement Far from me. Il était pour moi essentiel qu'elle se trouve sur le disque. C'est celle qui m'a posé le plus de difficultés. Je suis même surpris qu'elle ait fini par fonctionner. Longtemps, elle a couru le risque d'être abandonnée. C'est une chanson magnifique et je suis très heureux qu'elle existe. Elle raconte une histoire d'amour qui a duré quatre mois et le texte a été écrit au fur et à mesure de sa progression. Les premiers couplets sont remplis d'amour et de vie, tout va bien, mais tout va mal quand on arrive au dernier. En l'écrivant, j'ai commenté le déclin de cette histoire. Pour cette raison, elle a pour moi une grande signification.

As-tu l'impression qu'il va être difficile de donner une suite à The Boatman's Call ? Que cet album clôt un chapitre ?

Oui. Il est toujours difficile de faire un album. Je ne veux pas, de toute façon, faire un disque qui lui ressemble. Il va juste être mis de côté et je vais continuer, faire un autre disque et voir ce que ça donne. J'écris des chansons, elles ont l'air pas mal, on verra.

Comment as-tu choisi celles qui figurent sur le Best of ?

J'ai demandé à Mick Harvey de s'en charger. Quand l'idée d'un best-of a été abordée, je n'étais pas très enthousiaste. Mais quand j'ai écouté le disque, j'ai vécu un moment extraordinaire. je n'ai pas l'habitude d'écouter mon travail. Je fais un disque, je le propose à l'univers et je pars en faire un autre. Quand j'ai posé le Best of sur ma platine, je m'attendais vraiment à être confronté à toute une série de chansons problématiques. Je pensais le détester. Mais c'est le contraire qui est arrivé. Je me suis rendu compte que les Bad Seeds sont un groupe étonnant, unique, excitant, brillant, étrange, drôle. Je pense que c'est un excellent disque. Personnellement, j'aime les best-of parce qu'ils représentent un moyen pratique de comprendre la musique de quelqu'un. Avec le nôtre, j'ai été très surpris d'écouter des chansons que j'avais oubliées, ou dont je n'avais pas entendu les enregistrements originaux depuis des années.

Dans ta biographie, tu dis avoir des regrets mais pas d'amertume. Quel est ton plus grand regret ?

Mais qu'est-ce que c'est que cette biographie ?! J'ai dit ça ? Voilà pourquoi je n'aime pas donner d'interviews ! Ma manière de penser est très fluide, je pense tout le temps et mes pensées changent constamment. Lors d'une interview, ce flux est figé et ces idées arrêtées reviennent me hanter. Je ne sais pas si j'ai des regrets. Je n'y pense même pas. Là, tout de suite, je n'en ai aucun. je ne sais que j'ai voulu dire. En interview, il faut donner des réponses. Qu'elles soient vraies ou pas n'a pas d'importance, du moment que quelque chose sort de ma bouche. J'aimerais pouvoir changer cette attitude, mais je n'aime vraiment pas être assis là, à parler de moi-même.

Dans The Boatman's Call tu évoques souvent la foi. Que représente-t-elle pour toi ?

Dans The Boatman's Call, il existe une certaine quête, un besoin de confort spirituel qui crépite le long du disque. C'est ce que je recherche, un certain confort spirituel. Parfois, je le trouve, parfois non. The Boatman's Call parle aussi de ça.

N'est-il pas de plus en plus facile de trouver ce confort ?

C'est plutôt du style deux pas en avant, un pas en arrière. Parfois, je me sens très proche de Dieu, parfois je ne le sens pas du tout. Parce que je n'appartiens à aucune doctrine ou Eglise, ma foi est très dispersée, pas du tout concentrée. J'ai vraiment très envie de découvrir une systématisation de mes croyances, d'être capable de m'attacher à une Eglise, mais je n'y arrive pas. Je me sentirais en sécurité. Après tout, c'est ce que les gens recherchent dans la spiritualité : un endroit où ils peuvent s'abandonner et où on prend soin d'eux. C'est aussi ce que je cherche.

Si tu y arrives, ne crois-tu pas que ce sera la fin de Nick Cave l'artiste ?

C'est possible. Je ne sais pas et je m'en moque. Peut-être que l'écriture est une lutte personnelle, peut-être que mes chansons en sont les fruits. Il est donc possible que je perde cet état d'esprit si je trouve une sécurité spirituelle et que mes chansons perdent alors leur raison d'être. Etant donné que mon désir le plus profond est d'être heureux, ça n'aurait pas d'importance.

Interview extraite d'une émission réalisée par Séquence pour Paris Première.

Remerciements à Carlo Nataloni.

(Les Inrockuptibles, du 13 au 19 mai 1998 - supplément au N° 151)