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Sa prière exaucée, le polisson coureur de mauvais lieux abandonne drogues, breloques, luxure grotesque et bambochades bon marché pour garder le meilleur du personnage. Nick Cave traque aujourd'hui le classicisme angelot dans la douceur de The Good Son, nouvel album aux faux airs de sirop qui pourrait bien l'installer dans l'establishment, le vrai. Eh oui, là-haut, tu pourras enfin t'offrir le luxe de ne plus parler. D'une manière générale, je
trouve la situation de l'interview ridicule. Je ne l'accepte que pour promouvoir l'album.
Certains y disent bien plus de choses que tout ce qu'ils seront jamais capables de
dire dans leurs disques ou dans leurs films, mais beaucoup de musiciens ne devraient pas
en accorder et je suis probablement l'un d'eux. Récemment, j'ai lu la première interview
donnée par Marlon Brando depuis quinze ans : j'aurais préféré qu'il ne la fasse
jamais. Il en dit tellement dans ses films qu'il ne devrait pas donner d'entretien, et sa
position est telle qu'il n'en a pas besoin. J'aimerais pouvoir toutes les refuser, car
c'est une situation dans laquelle je suis mal à l'aise. Je n'aime pas parler de ce que je
fais. Lors de notre dernière rencontre, au montent de la sortie de Tender prey, tu avais dit ne pas aimer les vacances. Or, on apprend peu après que tu es parti vivre au Brésil, un mot qui est pour nous synonyme de vacances permanentes. Ça, c'est le mythe à propos du Brésil, la réalité est tout autre. Le Brésil n'est pas l'heureux pays que tout le monde croit, les Brésiliens vivent un cauchemar économique et politique. Tout tombe en ruines. Mais j'avais des raisons personnelles d'être là-bas, d'y passer un certain temps sans avoir à créer quoi que ce soit. Et puis je ne supporte pas le froid. Donc si j'ai la possibilité d'éviter l'hiver d'une manière ou d'une autre, j'en profite. Mais j'étais aussi très lassé de l'Europe. Ton départ était-il consécutif à ta cure de désintoxication d'il y a deux ans ? Je l'ai surtout faite pour moi-même... Mais je préfère ne pas en parler. Lorsqu'on a entendu dire que tu étais au Brésil, tout le monde a pris ça pour une blague. Ce n'est pas le pays qu'on associerait avec ton personnage ou avec ta musique. Je n'ai aucune envie de vivre ma vie à travers les autres, à travers ce que les autres semblent attendre de moi... Lorsque nous sommes allés pour la première fois au Brésil, je suis instantanément tombé amoureux de ce pays, dès la première seconde. Nous étions là pour quelques semaines et je n'avais qu'une idée, y retourner dès que possible. J'y ai maintenant passé beaucoup de temps et je l'aime toujours autant, c'est le plus étonnant que j'aie jamais vu. Chaque ville est différente : les cultures, les musiques, les atmosphères les plus variées s'y côtoient. C'est un endroit extraordinaire pour se balader. J'ai pas mal voyagé dans le pays. Je ne suis pas allé au centre du Brésil, mais dans plusieurs villes de la côte et au Salvador. Es-tu tombé amoureux du pays ou de ses habitants ? Des deux. Même s'ils sont dans une passe très difficile actuellement, ce sont les gens les plus vivants et les plus chaleureux que j'aie rencontrés. Mais c'est également très difficile pour moi d'y habiter, car je ne parle pas le portugais et très peu d'entre eux parlent l'anglais. Je ne suis pas accepté là-bas à de nombreux titres. Je suis un gringo, pas un Brésilien. Dans certains endroits du Brésil, le gringo est surtout quelqu'un dont il faut profiter, qu'il faut détrousser. C'est vraiment le cas dans un endroit comme Rio, une ville qui donne l'impression de survivre en détroussant les gringos. A São Paulo, où nous avons enregistré, c'est différent : les gens y sont très amicaux, même si les relations que je peux avoir avec eux sont limitées, toujours parce que je ne parle pas leur langue. Mais ceux que j'ai rencontrés ont un amour pour les choses les plus simples de la vie. Je crois que c'est très proche de la culture espagnole. Le rituel des repas, de la préparation de la nourriture, de la boisson. Avoir du bon temps est très important. Fais-tu des efforts particuliers pour être accepté ? Pas particulièrement, non. Mais je les respecte beaucoup, eux et leur pays. J'ai vu beaucoup de touristes anglais qui, parce qu'ils sont intimidés, par les autres cultures, ont tendance à leur manquer de respect. C'est le meilleur moyen de s'attirer des ennuis dans un pays comme le Brésil. Si vous montrez aux gens que vous les respectez, il n'y a pas de problèmes. Après l'Australie, Londres et Berlin, est-ce juste une autre étape ou pourrais-tu t'installer là-bas pour un moment ? Je crois que je le pourrais, mais ce n'est pas vraiment possible sur le plan business. De là-bas, il m'est difficile de sauvegarder le groupe. Mais c'est l'endroit idéal pour écrire un livre, parce que j'y suis aliéné, du simple fait de la barrière de la langue. Rien de l'Europe ne te manquait ? Mes amis me manquaient. mais c'est tout. Penses-tu que ton séjour là-bas ait déjà eu une influence sur ta personnalité ou est-ce encore trop tôt ? Je ne sais pas... Je crois avoir été marqué par l'espèce de calme qui règne là-bas. Même si les gens y sont très énergiques, vifs, et bruyants. On te connaissait plutôt une passion pour le sud des Etats-Unis. J'aimerais beaucoup y aller. Je ne
l'ai vu qu'une fois. la nuit où nous avons joué en Géorgie. Mon sud de l'Amérique,
celui que j'ai mis dans les chansons, est une espèce d'environnement que j'ai inventé,
très influencé par ce qu'ont chanté beaucoup de bluesmen, par ce qu'on écrit beaucoup
d'écrivains du Sud, par mes expériences en Australie. Beaucoup de différentes
inclinations naturelles que j'avais pour les choses. Puis j'ai bâti ce que je considère
comme ma propre toile de fond mythique pour mes chansons et pour le roman que j'ai écrit.
Même si c'est très influencé par le Sud, je la considère donc comme étant quelque
chose que j'ai créé de toutes pièces. Même si j'aimerais aller dans le sud des
Etats-Unis pour le voir, pour regarder l'endroit, je ne ressens pas le besoin de m'y
rendre pour une quelconque recherche ou quoi que ce soit de semblable. The Good son est censé faire référence à la parabole de l'enfant prodige dans la Bible. Il y a deux fils : celui qui est resté à la maison et celui qui en est parti. Le bon fils est celui qui est resté à la maison. Mais ça n'a rien à voir avec moi, il ne faut pas y chercher plus qu'un titre. Sur ce nouvel album, il n'y a que le premier titre Foi na cruz, qui semble influencé par ton séjour en Amérique du Sud. Foi na cruz traduit grossièrement, signifie "Sur la croix". Ce Sont des paroles très simples : "Sur la croix. un jour, Jésus fut châtié pour nos péchés". C'est un hymne protestant portugais. Nous ne sommes pas partis au Brésil pour piller leurs styles musicaux magnifiques et sacrés. Je ne suis pas quelqu'un comme David Byrne. Toutes les raisons pour être là-bas étant bonnes, nous avons décidé d'y faire l'album. Nous ne voulions pas enregistrer à nouveau à Berlin, car tous nos autres disques l'avaient été, nous refusions d'enregistrer à Londres. Le studio que nous avons utilisé n'était pas très sophistiqué, la technologie état à l'image de tout le reste au Brésil : acceptable, mais tombant est miettes. Tout est cassé là-bas. Nous ne pouvions pas louer un ampli ou un orgue Hammond qui soient en état de marche. C'était très emmerdant, mais le Brésil nous offrait des compensations qui faisait que ça valait la peine d'enregistrer là-bas. Musicalement, il n'y a pas de changement radical avec The Good son, qui semble être une suite logique à Tender prey : tu avais dit vouloir faire un disque de chanteur, ce qui est le cas. C'est juste. Mais ce n'est pas un disque de croonner, je ne suis pas un crooner (dédaigneux)... Je pensais pourtant que ta période préférée d'Elvis Presley était sa période Las Vegas. (Agressif et définitif ) Elvis Presley n'était pas un crooner. En aucune manière. Et je ne le suis pas non plus. En écrivant les chansons de ce nouvel album, recherchais-tu un certain classicisme ? Oui, je voulais écrire des chansons simples et classiques. Des chansons écrites sur un mode classique, aux mélodies imposantes, aux paroles simples, avec une sensation romantique. Je crois l'avoir bien réussi sur ce disque. Je voulais également composer les chansons définitivement avant d'entrer en studio avec le groupe, plutôt que d'essayer de les faire en partant d'une ligne de basse, en laissant chacun y mettre son instrument. Je souhaitais charpenter les chansons et n'avoir qu'à les déposer sur la bande. Elles sonnent d'ailleurs comme des standards : des chansons sans âge, pas particulièrement contemporaines. Il est important pour moi d'être éloigné des sons contemporains, et je crois le faire instinctivement. Il y a certains types de production que j'ai toujours aimés et dont nous nous sommes approchés avec ce disque-là plus qu'avec tous les précédents. Tu parles encore à la première personne du pluriel, alors qu'il semble que tu sois en vedette plus que jamais, que le groupe se contente de t'accompagner, cette fois-ci humble et discret. Il est possible que ce disque donne cette impression, mais le groupe est très important pour le son. L'une des choses que j'apprécie chez les Bad Seeds, c'est qu'ils sont prêts à jouer à l'économie. Ils sont prêts à s'impliquer dans l'atmosphère de la chanson et à jouer ce dont elle a besoin. Blixa n'a pas tendance à étaler son jeu de guitare, il se contente de jouer ce qui est nécessaire, ou même de ne pas jouer du tout sur une chanson si elle ne le réclame pas. Je l'admire pour ça, lui comme les autres musiciens. Ça a toujours été le cas avec le groupe. mais les chansons précédentes demandaient plus de guitares. Sur The Good son, c'est surtout le jeu de guitare qui est particulièrement atténué. La quasi-disparition de la guitare paraît d'ailleurs logique car, petit à petit, tu sembles avoir débarassé ta musique de tout ce qui fait la caractéristique d'un punk-band ou d'un rock-band. Je voulais que ce disque trouve une certaine sensation que j ai à propos des choses depuis longtemps. J'ai essayé de le faire avec d'autres albums, mais sans y parvenir. L'autre titre envisagé pour le disque était un mot portugais qui n'a pas d'équivalent en anglais, "saudade". Ce qui signifie un vague désir pour quelque chose de perdu. En ce qui concerne les paroles, c'est le thème central qui traverse tout le disque. Et je voulais que la musique soit obsédante tout en étant légèrement romantique, je voulais qu'elle complète ce que renfermaient les paroles. Je ne considère pas nécessairement ce disque comme l'étape logique suivant Tender prey. C'est un type de disque que je souhaitais faire comme je l'avais décrit plus tôt, et indépendamment des autres. Je n'ai donc aucune idée de ce à quoi ressemblera le prochain. Je veux me laisser la possibilité d'aller dans une direction totalement différente si j'en j'en ai envie. As-tu toujours les deux mêmes obsessions, les filles et la religion ? Je suis très obsédé par les filles, alors que je ne m'y connais pas aussi bien en religion. J'ai trouvé ce qui me touche plus que tout. Je ne sais pas si c'est parce que je suis suffisamment âgé, mais j'ai maintenant construit une espèce de stock de souvenirs inconscients. Je ne sais pas comment décrire ça Lorsque je vois une inconnue, ça provoque en moi un sentiment incroyable. Lorsque je vois certains mouvements, certaines expressions de visage ou une certaine grâce dans sa beauté, ça réveille quelque chose dans ma mémoire et je me sens très attiré par cette personne. Tout cela est mal expliqué, mais c'est l'un de mes intérêts majeurs. J'ai dans ma tête des relations avec des filles que je n'ai jamais rencontrées, que j'ai vues à l'autre bout d'un bar ou dans une rue et qui ignoraient sans doute ma présence. Ma tête est pleine de visions fugitives de gens avec lesquels j'ai une relation mentale extraordinairement forte. C'est quelque chose que j'ai essayé d'exprimer dans ce dernier disque. Les personnages des différentes chansons font souvent les mêmes choses, ils se répondent en écho. C'est l'espèce de notion romantique que j'ai à propos des gens : ce qui fait que je suis attiré est l'écho de ce que j'ai connu antérieurement chez quelqu'un d'autre. Ce sentiment très particulier est la trame de tous mes derniers disques, mais cet album en est beaucoup plus proches que les autres. Il est très surprenant de t'entendre chanter des choses aussi simples et directes, presque banales, que dans Lament ou Lucy. Mais c'est beau n'est-ce pas ? (Rires) Je pense à toutes ces chansons que j'ai toujours aimées, qui m'ont toujours touché, qui n'arrêtent pas de me marquer de puis des années et des années Fondamentalement, ce sont toujours des chansons simples, aux structures peu compliquées, avec une signification simple derrière les paroles. C'est quelque chose que je n'ai jamais eu le courage de faire. Il est beaucoup plus difficile pour moi d'écrire les dernières phrases - qui peuvent ressembler, à des clichés - d'une chanson comme Lucy, de coucher ça sur le papier, que d'écrire certaines de mes anciennes chansons les plus complexes. En fait, je me suis toujours caché derrière les mots, car j'avais peur de dire ce que je ressentais. Je compliquais le résultat avec un langage ardu, savant et habile. T'a t-il fallu du courage pour l'éviter sur ce disque ? Faire ce disque fut douloureux... Dès le début, j'avais un concept pour cet album. Mais une fois en studio, j'étais de plus en plus tourmenté par la manière dont les gens allaient percevoir ce que j'avais écrit. Il a donc fallu une certaine dose de courage pour mener ce projet à terme, pour ne pas retomber sur des formules Bad Seeds prêtes à l'emploi. Souhaitais-tu dès la conception en faire un album plus positif, plus éclairé ? Je crois de toute façon que tous mes disques le sont. Vous étiez pourtant, tes disques et toi, considérés comme cyniques. Je ne pense pas qu'il y ait quoi que ce soit de cynique dans mes disques. Lorsqu'on utilise ce mot, je le prends comme une offense. Je n'ai jamais porté ce genre de jugement sur mes disques. C'est ce qu'on lit dans la presse. Est-ce seulement la faute à la presse ou y a-t-il des incompréhensions et des malentendus entre ton public et toi ? Je ne sais pas... Je n'ai jamais pris mes albums pour des albums sombres, et certainement pas pour des albums cyniques. J'exècre le cynisme, j'en ai plus qu'assez. Je ne contrôle pas la manière dont les gens regardent ce que je fais. Même s'il est difficile de ne pas être ennuyé par ça, il ne faut pas s'en préoccuper. Si vous vous inquiétez trop de l'opinion des autres sur ce que vous faites, vous n'arrivez à rien. Si je te dis que c'est le premier de tes disques que je trouve lumineux de bout en bout, le comprends-tu ou cela t'est-il totalement égal ? Cela me fait plaisir... Personnellement. je suis énormément fier de ce disque, je ne peux rien ressentir de plus. Pour moi, faire un disque, c'est déposer certaines choses que j'ai en moi sur le vinyle et l'offrir aux autres. C'est un cadeau pour les autres et une purgation de moi-même. Si je souhaite me sentir euphorisé, je ne me passerais certainement pas l'un de mes propres disques. Une fois le disque terminé, les sensations intenses que vous aviez en le faisant ont, quoi qu'il en soit, disparu. Il est même très difficile d'en réécouter une chanson et de se rappeler ce qui était si prenant en elle. Au bout du compte, mes disques sont utiles aux autres, pas à moi. S'il faut que des disques me servent, je me tourne vers ceux des autres. Les miens me servent juste à me débarrasser de quelque chose... et à gagner un peu d'argent . Etait-ce par pudeur que tu ne pouvais pas jusqu'à maintenant écrire des chansons telles que Lament ? Je cris simplement que je deviens un bien meilleur songwriter. Je suis maintenant capable de composer ces chansons-là, de bien mieux reconnaître les mélodies lorsque je suis assis au piano et que j'en écris. Je sens mieux la musique. Je n'étais pas confiant en tant que chanteur, je ne me sentais pas capable de tenir une mélodie. Malgré ça, j'ai toujours pensé que je pouvais très bien m'exprimer avec ma voix, même si. techniquement, je ne savais pas très bien chanter. Il ne m'était pas possible de m'exprimer a travers les mélodies. J'ai par contre beaucoup de plaisir à le faire maintenant. L'album Kicking against the pricks a-t-il été un révélateur sur ce point ? Il n'y avait aucune considération particulière derrière Kicking against the pricks. Nous voulions faire un album de reprises, tout simplement parce que le groupe et moi prenons beaucoup de plaisir à les jouer, à interpréter les chanson des autres. Ce disque fut fait de manière très innocente. J'avais établis une liste d'une vingtaine de chansons que j'adorais, sans même prendre en compte le fait que nous serions ou non capables de les jouer. Nous avons essayé, bêtement, et en avons fait un disque. N'est-ce pas avec celui-ci que tu as découvert le plaisir de chanter ? En fait, il n'y avait pas beaucoup de plaisir à chanter la plupart de ces chansons. Quelque chose comme Something's gotten hold of my heart ne fut pas particulièrement agréable à chanter. Ce fut même difficile, il M'a fallu des jours pour y parvenir, avec de nombreuses prises et raccords. Alors que je crois être capable, maintenant, de chanter correctement cette chanson en concert. Mais avec Kicking against the pricks, j'ai découvert à quel point il peut être puissant de chanter de manière douce. Le fait que tu avais ton roman And the Ass saw the angel derrière toi a-t-il été important pour parvenir à la simplicité de The Good son ? L'effet que ce livre a eu sur moi est tel que je n'ai pas encore le sentiment d'en être sorti. J'étais tellement obsédé par l'idée de tout coucher sur le papier que j'ai des difficultés à me remettre à rédiger des paroles. La plupart des textes de The Good son n'ont pas été écrits, je mémorisais les chansons au fur et à mesure qu'elles me venaient. Il y a quelque chose qui me répugne à l'idée de m'asseoir pour noter ce qui me passe par la tête, car j'ai dû le faire en permanence pour ce livre : le besoin de voir le roman se matérialiser sur la machine à écrire. Ça ne m'est plus aussi désagréable maintenant, mais quelque chose m'écurait dans ces notations fanatiques. Voilà une autre raison pour laquelle les textes de ce disque sont plutôt simples. T'es-tu intéressé aux réactions des gens vis-à-vis de ton livre ? Je ne pouvais pas vraiment, c'était trop important pour moi. Presque tout ce que j'ai ressenti, la moindre idée que j'ai eue pendant cette période ayant été mis dans ce livre, je m'étais exposé de face à toutes les critiques possibles. Je n'avais aucun support à mes côtés, pas de groupe sur lequel reposer. C'était moi et moi seul, je ne devais donc pas me trop tourmenter. Mais j'avais très confiance en ce livre, j'étais persuadé que c'était un accomplissement majeur pour moi. Tu as toujours affirmé ton obsession pour le style. Ce roman n'est-il qu'un exercice de style ? Je ne pense pas. Si je dois émettre des critiques, je dirais que le style est parfois trop pesant. Par sa complexité et sa lourdeur, il empêche peut-être certaines émotions d'y apparaître. Mais même si je l'ai surchargé, le langage est très important pour ce livre. J'ai consacré énormément de temps à en écrire la moindre phrase, j'ai pensé à chacune d'elles dans ses moindres détails. Et je crois que l'album est une réaction à ça : balayer les mots sur le côté, ainsi que tous ces moyens compliqués de s'exprimer, afin de dire les choses simplement. D'où t'es venue ta passion pour le style ? Je lisais beaucoup, j'appréciais
particulièrement la littérature anglaise à l'école. J'étais déjà très intéressé
par la manière dont les gens écrivaient et par les grands stylistes, tels que Nabokov.
Ce qu'on m'a appris ces années-là a eu beaucoup d'effet sur moi. Mick Harvey, le membre des Bad Seeds dont tu es le plus proche, pensait que tu te consacrerais de moins en moins à la musique et de plus en plus au cinéma et à la littérature. Non. Mais lorsque j'écrivais, je ne pouvais plus me consacrer à la musique à plein temps. Il a pu avoir l'impression que je perdais mon intérêt pour la musique, mais ce n'était en rien le cas. Et depuis que le livre est terminé, mon histoire d'amour avec la musique connaît une nouvelle jeunesse. Rien ne me plaît plus que d'enregistrer des chansons. Je ne pourrais pas envisager de mettre la musique de côté. La musique, le roman, le cinéma : ne peut-on pas te reprocher de vouloir toucher à toutes les disciplines, de vouloir être partout ? Je ne me considère pas comme un imposteur dans ces domaines, car je me sens en confiance dans chacun d'eux. Je peux m'offrir le luxe de choisir ce que je veux faire. J'ai le sentiment d'avoir beaucoup de chance, le privilège d'avoir la possibilité de travailler dans des domaines différents. Je suis très heureux que Dieu m'ait donné tous ces talents (rires) Recherches-tu cette variété, es-tu demandeur ? Je nie suis retrouvé impliqué dans la musique par hasard. Je ne sentais en moi aucun talent particulier en tant que musicien ou chanteur lorsque j'ai commencé à faire partie d'un groupe. Mais je l'ai fait quand même. Puis les choses ont évolué, je me suis retrouvé musicien et ça me plaisait. En ce qui concerne le roman, je ne crois pas que je l'aurais écrit sans pression extérieure, si un éditeur n'était pas venu me convaincre. C'était suffisant pour me faire bouger le cul. Pour les films, par contre, je me sens en partie un imposteur car je n'ai pas confiance en mes capacités d'acteur. Je n'ai tout simplement pas joué suffisamment pour savoir ce que ça requiert. Beaucoup de gens disent que je pourrais le faire si je m'y consacrais plus. Mais je ne suis pas un de ces acteurs qui cherchent à percer, qui doivent sauter sur la moindre opportunité. Du fait que je suis impliqué dans d'autres domaines, je peux m'offrir le luxe d'attendre et de choisir. Dans notre précédente interview, tu disais avoir été un échec total, notamment dans tes années d'adolescent, où tu aurais tout raté. Maintenant, on a plutôt l'impression que tu réussis tout ce que tu touches, le faisant sérieusement, presque avec application. J'essaye, j'ai été bien élevé (rires)... Mais j'ai dit que j'étais un échec ? Encore quelque chose qui m'avait échappé... Je ne sais pas exactement ce que je voulais dire par là, sauf que j'étais un mauvais pour tout ce qui ne m'intéressait pas. Tu avais affirmé que la musique était ta seule voie de sortie. That's bullshit. La musique n'était en aucune façon la seule sortie. Quand j'étais enfant, j'étais persuadé que mon truc était la peinture. J'étais un bon peintre, je voulais en faire une carrière. Mais j'ai échoué dans une école d'art (rires)... J'étais pourtant, et de loin, le meilleur peintre de cette école... Je ne sais pas pourquoi, ce ratage. Je n'étais pas aussi appliqué que je le suis maintenant. Une fois les choses lancées, je peux m'accrocher derrière et m'appliquer. Mais à l'époque, je ne faisais d'effort pour rien. Après l'école d'art, j'ai voulu continuer la peinture et en faire mon métier car je pensais réellement être doué pour ça. Mais j'étais déjà dans un groupe, je passais donc beaucoup de temps à ne rien faire, sinon boire. Mick Harvey disait qu'il était depuis longtemps marié avec, toi. L'es-tu avec lui ? J'imagine qu'il parlait de nos relations de travail, et non sexuellement (sourire)... Dans ce cas, oui, je suis marié avec lui. Outre le fait que ce soit un merveilleux ami, nous avons besoin l'un de l'autre, en tout cas, j'ai besoin de lui. Lorsque vous avez écrit un embryon de chanson, il est difficile de savoir avec confiance si ce sera une bonne chanson lorsqu'elle sera enregistrée proprement. Lui est capable de repérer ce qui ne va pas dans ce qui en est encore à la forme embryonnaire, avec juste une mélodie et quelques mots. C'est aussi, du point de vue technique, le meilleur musicien avec lequel j'ai travaillé. Mais je suis de plus en plus partie prenante : sur The Good son, j'étais pas simplement chanteur mais pour la première fois aussi l'un des musiciens. j'ai joué tous les claviers. Mick Harvey semble être plus qu'un compagnon pour toi : ta conscience, ton Gimini Cricket. Et je suis Pinocchio ?! Parce que je mens sans arrêt, c'est ça ? (Les Inrockuptibles, avril-mai 1990 - N° 22)
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