Entretien réalisé par Gilles Renault (envoyé spécial à Londres)

Crooner rock australien à la carrière internationale de longue date établie, Nick Cave a une «gueule», mais aussi une voix. Justement, c'est l'usage un peu recentré qu'il en fait qui convainc d'emblée sur son nouvel album, No More Shall We Part. Toujours entouré des Bad Seeds, augmentés pour la circonstance de Kate et Anna McGarrigle aux chœurs, Cave empile ici douze balades par endroits foudroyées. Des compositions, toujours marquées par une écriture discursive, qui possèdent de fervents accents élégiaques dénués de cette égrotante propension à déballer ses tripes qui pouvait naguère incommoder. Souvent poignant, parfois (faussement) serein, Nick Cave se pose désormais en quadra recadré : aux années de déglingue (overdoses à répétition, nuits passées sous les ponts ou au poste, esclandres plus ou moins légendaires), le personnage dit préférer aujourd'hui l'introspection. Marié, à nouveau père de famille (des jumeaux), il ne pousse pas l'impudence jusqu'à se déclarer heureux, mais s'applique à gommer ces clichés de l'artiste tourmenté qui lui collaient d'autant plus au costume qu'il n'avait jusqu'alors jamais fait grand-chose pour les évacuer. Echange courtois à Londres, dans le confort bourgeois d'une chambre d'hôtel, entre thé et cigarettes roulées à la main.

Avec des sujets comme la rédemption et la paix, peut-on situer votre nouvel album à l'opposé de Murder Ballads?

J'ai écrit puis enregistré ces nouvelles chansons sans idée préconçue. Au final, ce disque me procure un sentiment de sécurité, mais je ne puis nier qu'il suggère aussi une forme de menace sous-jacente. Quoi qu'il en soit, la critique extrapole toujours plus que moi. Personnellement, j'y vois deux thèmes dominants : un amour sincère du monde, mais également une haine tout aussi sincère, même si cette notion transparaît peut-être moins clairement. Je ne suis pas sûr qu'on puisse parler de rédemption, même si la créativité en soi (le don, voire l'offrande) a une dimension rédemptrice.

Comme le fait d'avoir un enfant?

Autrefois, je pensais que non. Or, j'en ai trois maintenant. En définitive, j'adore les enfants. La première année est difficile, on fait de son mieux pour se rendre utile sans y parvenir réellement. Mais en grandissant ils vous reconnectent incroyablement à la réalité. Ce n'est pas vous qui en avez, ce sont eux qui vous ont, qui vous font naître, d'une certaine manière. J'ai longtemps cherché à me voiler la face, mais ça n'est plus possible quand on devient père. Il faut affronter le monde.

Vous sentez-vous de plus en plus en paix?

Disons que, contrôlant mieux les choses, je pense désormais pouvoir minimiser tout ce qui pourrait être de nature à me causer du tourment. A l'inverse, je me concentre plus facilement sur ce qui me semble en valoir la peine. En ce sens, j'ai l'impression d'aller de l'avant.

Comment le traduisez-vous?

Autrefois je n'aurais pas eu la force et la confiance suffisantes pour écrire certains textes figurant sur cet album. Je ne dis pas que les chansons sont meilleures pour autant. Mais, il y a dix ans, j'avais le sentiment de devoir prouver des choses, crier, être plus démonstratif pour faire exister mes compositions. Je vois une sorte de progression dans le fait d'être aujourd'hui plus dans la retenue.

Jusqu'à avoir un sentiment de sagesse?

J'aimerais bien. Avant, je vendais une certaine image, ici, ça devient secondaire. Peut-être ce disque est-il plus généreux que les précédents.

Il vous est aussi arrivé de parler de «confort spirituel».

En fait, le confort est une notion étrange qui, selon moi, induit une forme de complaisance, de passivité. Je préférerais parler de «protection» spirituelle.

De là la foi, largement évoquée sur le disque.

Avant de rencontrer les journalistes, je m'étais promis de ne répondre à aucune question se rapportant à Dieu, car : 1) c'est quelque chose d'éminemment personnel ; 2) chaque fois que je lis une de mes réponses sur ce sujet, elle ne correspond pas exactement à ce que je souhaiterais exprimer ; 3) ça n'est pas ça qui fait vendre (rires). Maintenant, si vous voulez vraiment savoir, je prie aussi souvent que j'en ressens le besoin, mais ne vais pas à l'église. Je crois que j'ai toujours aimé titiller Dieu; et si je prononce Son Nom sur tous les tons possibles, du cri au murmure, ça ne confère pas à cet album une dimension «religieuse» pour autant.

Paradis, enfer, purgatoire?

Sans opinion. Je ne me suis jamais senti concerné par ces distinctions.

Que gardez-vous de punk?

A priori, rien. J'aime encore le son brut des guitares, la douleur vocale, la violence et la colère que peuvent véhiculer les chansons, mais tout cela ne correspond plus à ma réalité artistique.

No More Shall We Part est votre premier album après le «best of» sorti il y a deux ans. A-t-il en ce sens une signification particulière?

Je ne sais pas trop pourquoi on a sorti ce best of, c'était une idée de la maison de disques. Je suis juste un artiste en cours d'évolution et, en ce qui me concerne, je pense qu'il est juste de parler de changement dans la continuité, avec des événements personnels qui interfèrent, comme le fait de m'être marié, par exemple.

Vous enregistrez régulièrement des duos avec des femmes.

Cela s'inscrit dans une certaine tradition vocale. Je pense aussi qu'elles apportent une nouvelle lecture et qu'elles possèdent un vrai pouvoir de subversion. Mais je ne cours pas après ; n'oublions pas que je suis casé.

Toutes vos chansons font six ou sept minutes. Vous n'arrivez pas à faire plus court?

Je suis le premier surpris face à la durée de mes compositions. J'aimerais être plus concis, juste deux ou trois couplets, mais pour y parvenir, sans doute faut-il plus de talent. Je suis piégé par le sentiment d'avoir toujours quelque chose de plus à dire. En même temps, je pense avoir une certaine aptitude à prendre l'auditeur par la main afin de l'entraîner où je le souhaite et à ne plus le lâcher.

(Libération, le lundi 02 avril 2001)